Le Premier ministre sénégalais Ousmane SONKO face aux médias jeudi 12 mars 2026 a dénoncé avec véhémence les récurrents manquements qui accablent la quasi- totalité des entreprises évoluant dans les secteurs des mines, des hydrocarbures et des cimenteries. Le dossier des Industries Chimiques du Sénégal (ICS) est assez révélateur où pillage, refus de payer les redevances, cafouillages, prédation et manque de vision entrepreneuriale se côtoient dans une spirale hallucinante et font grand bruit. Confidentiel Afrique retrace en exclusivité les péripéties de la trajectoire d’une décadence inouïe d’une société jadis fleuron industriel du Sénégal de renom.
L’article 25-1 de la Constitution du Sénégal stipule que les ressources naturelles appartiennent au peuple. Ce principe fondamental est clairement affirmé. Pourtant, la réalité est tout autre. Bien avant même l’introduction de cette disposition constitutionnelle, l’État, pourtant chargé de veiller au respect strict des règles, a progressivement baissé la garde, ouvrant la voie à un pillage massif des ressources naturelles.
Parmi ces richesses figurent les gisements de phosphate, notamment ceux de la région de Thiès, concédés aux Industries Chimiques du Sénégal (ICS). Aujourd’hui, la gestion de ces ressources stratégiques s’apparente à une véritable nébuleuse qui laisse perplexe et interroge profondément sur la gouvernance de ce secteur clé de l’économie nationale.
Une ambition industrielle portée par la coopération Sud-Sud
Créées en 1983, les Industries Chimiques du Sénégal deviennent opérationnelles la même année, au terme d’un processus politique et technique ambitieux. Le projet suscite alors l’adhésion de plusieurs bailleurs de fonds et l’implication de plusieurs pays africains, notamment le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Nigeria et le Togo, associés à l’Inde.
À la tête du projet se trouve Pierre Babacar Kama (paix à son âme), administrateur civil reconnu pour sa compétence et sa rigueur. Il avait été choisi par Abdou Diouf, alors Premier ministre sous la présidence de Léopold Sédar Senghor.
Sous la supervision du ministre de l’Industrie de l’époque, Louis Alexardenne, la création des ICS matérialise l’ambition d’une coopération économique Sud-Sud. L’Inde, dont les besoins en acide phosphorique étaient considérables, devient l’acheteur principal de la production.
Cette clause commerciale apparaît alors comme une opportunité stratégique pour cette jeune entreprise industrielle, évoluant dans un marché international fortement structuré autour des fertilisants minéraux. Le pari est tenu : tant que les ICS demeurent une société nationale solidement administrée, la qualité de l’acide phosphorique produit est reconnue parmi les meilleures du marché international.
Les premières turbulences
Trois années après le démarrage de l’exploitation, les ICS commencent à rencontrer des difficultés structurelles. Ces obstacles sont toutefois surmontés grâce au soutien de plusieurs partenaires financiers internationaux, notamment :
la Banque mondiale
l’Agence française de développement
la Société financière internationale
la Banque internationale pour la reconstruction et le développement
la Banque africaine de développement
la Banque arabe pour le développement économique en Afrique
Cette période difficile s’inscrit dans le contexte des programmes d’ajustement structurel qui secouent l’économie sénégalaise à la fin des années 1980 et au début des années 1990. L’entreprise est contrainte de réduire ses effectifs et de revoir son mode de gestion.
Parallèlement, la Société sénégalaise des phosphates de Taïba, héritée de l’administration coloniale française, est elle aussi fragilisée par ces réformes.
Dans ce contexte, l’idée d’une fusion entre ces deux entreprises stratégiques s’impose progressivement.
La relance industrielle
En 1996, cette réflexion aboutit à une fusion-absorption au profit des ICS, ouvrant une nouvelle phase de relance industrielle.
L’entreprise connaît alors un redressement spectaculaire. De nouveaux programmes de développement sont lancés afin de valoriser pleinement le potentiel minier national.
Les réserves prouvées du gisement phosphatier de Tobène, estimées à près de 60 millions de tonnes, permettent d’envisager un doublement des capacités de production.
Les installations chimiques situées à Darou Khoudoss sont modernisées afin de porter la production d’acide phosphorique à 600 000 tonnes par an.
Ce programme d’expansion mobilisa près de 300 milliards FCFA d’investissements soutenus par les partenaires internationaux qui ont fait confiance à la gestion rigoureuse de Pierre Babacar KAMA.
Sur le plan social, l’entreprise comptait :
environ 3000 travailleurs permanents
près de 10 000 journaliers répartis sur les différents pôles de production : mine, chimie, engrais et phytosanitaires.
L’alternance politique de 2000
La dynamique de réussite qui portait alors l’industrie chimique sénégalaise fut brutalement interrompue par l’alternance politique de 2000, marquée par l’accession au pouvoir de Abdoulaye Wade.
Ce moment historique, qui avait suscité un immense espoir au sein de la population sénégalaise, allait malheureusement ouvrir la voie à des appétits nouveaux. Dans l’ombre du pouvoir naissant, des réseaux d’intérêts se mirent progressivement en place, déterminés à tirer profit de la recomposition politique.
Très vite, un véritable lobby gravitants autour du régime entreprit d’imposer sa logique. L’objectif, selon de nombreux observateurs, était clair : organiser le démantèlement progressif, voire le partage, des différents sites industriels. Pour beaucoup, ce fut le moment précis où les intérêts privés commencèrent à prendre le pas sur l’intérêt national — comme si les loups avaient été introduits dans la bergerie.
Les effets de cette dérive ne tardèrent pas à se manifester. Ils apparurent notamment à travers l’entrée en scène de l’homme d’affaires Jérôme Goddard, souvent présenté comme proche de Karim Wade. Sa présence dans ce dossier sensible allait cristalliser les interrogations et alimenter de nombreuses controverses.
Ainsi s’ouvrit une nouvelle page, particulièrement trouble, dans la gestion des ressources industrielles stratégiques du Sénégal. Derrière les discours de modernisation et de restructuration, une question fondamentale commença à s’imposer dans le débat public : les richesses nationales étaient-elles encore administrées dans l’intérêt du peuple sénégalais, ou devenaient-elles progressivement l’objet de luttes d’influence et de captation par des intérêts particuliers ?
Et la puissance du Groupe INDORAMA écrasa les ICS du répertoire industriel national
En prenant les commandes de l’entreprise en novembre 2014, le consortium INDORAMA s’est attaché à imposer sa marque sans la moindre entrave, déroulant un plan qui a progressivement effacé les ICS du paysage industriel sénégalais.
Fort de ressources humaines importées de ses filiales en Asie et au Nigéria, le groupe a rapidement soumis les travailleurs des ICS à sa vision exclusive. Les postes clés de l’entreprise — finances, approvisionnements, système informatique, direction de l’exploitation et direction commerciale — ont été confiés à des expatriés indiens, reléguant l’expertise sénégalaise au rôle d’assistants. Même la sélection de la main-d’œuvre ouvrière, peu qualifiée, a été orientée en faveur de centaines de travailleurs indiens, implantés sur le site minier comme autant de “fugitifs” silencieux.
Cette mainmise absolue sur les finances et l’information a plongé l’entreprise dans l’opacité. En pratique, l’ITIE et l’Agence nationale de la statistique et de la démographie ne connaissent des ICS que ce qu’INDORAMA choisit de leur montrer. Ce qui devait être une restructuration visant à redonner au Sénégal sa place légitime dans la gestion des ICS s’est transformé en une nébuleuse dirigée par un directeur général entièrement soumis au Président-Directeur général du consortium. La primauté de l’intérêt national s’est brisée sous le poids de cette servitude totale.
De cette dérive managériale découle un manque de respect flagrant et un mépris pour le Sénégal, qui s’est traduit par la perte des redevances minières qui lui reviennent de droit. Par une interprétation abusive d’une convention d’établissement, falsifiée à dessein, le consortium a refusé pendant des années de s’acquitter d’une redevance minière cumulée dépassant 200 milliards FCFA. Selon le Premier Ministre, et corroboré par l’audit de la société, les manquements au préjudice de l’État s’élèvent à 1 075 milliards FCFA.
Comble du paradoxe, le site d’engrais des ICS, jadis de renommée dans le monde pour la qualité de ses produits, a été mis sous éteignoir pour favoriser, au plan commercial, la production d’une autre filiale d’INDORAMA. La promesse de construction d’une nouvelle unité d’engrais, destinée à remplacer celle de Petit Mbao, semble reléguée aux calendes grecques.
Au vu de ces faits, il est impératif d’encourager l’État du Sénégal à manifester sa volonté politique et à impulser une transformation efficace et durable des ICS, pour restaurer leur rôle stratégique dans l’économie nationale.
Par Chérif Ismael AÏDARA (Confidentiel Afrique)


