Quelques jours après son installation , le régime de Bassirou Diomaye par le biais de son Premier ministre Ousmane Sonko, a dévoilé aux yeux des sénégalais et du monde entier une énorme dette de l’Etat du Sénégal contractée sous la présidence de Macky Sall. Cette dette dite «dette cachée » a longtemps suscité des interrogations et polémiques sur la place publique. Deux ans après, le directeur de l’institution publique 3FPT, Dr Babo Amadou Ba, analyse la stratégie de résilience financière du Sénégal. Une recette à forte valeur ajoutée pour mieux comprendre les clés de la situation dans laquelle le pays est plongé.
« Le Sénégal ne fera pas défaut sur sa dette malgré l’échéance importante prévue au mois de mars », c’est la conviction de Dr Babo Amadou Ba, Directeur général du Fonds de financement de la formation professionnelle et technique (3FPT), qui estime que la situation reste maîtrisable au regard des mécanismes de financement de l’État et de la soutenabilité de la dette publique. Dans un entretien accordé à WalfQuotidien, parcouru par la rédaction de Confidentiel Afrique, il affirme que les autorités disposent déjà d’éléments permettant d’honorer leurs engagements financiers.
Un besoin de financement estimé à plus de 6 000 milliards FCFA
Selon lui, le besoin global de financement de l’État pour l’année 2026 est évalué à 6 075 milliards de francs CFA. Ce montant découle notamment du déficit budgétaire, estimé à 1 245 milliards, qui correspond à la différence entre les recettes et les dépenses publiques. À cela s’ajoutent les besoins liés aux opérations de trésorerie, notamment l’amortissement de la dette qui atteint 4 307,4 milliards de francs CFA, l’apurement d’arriérés intérieurs évalué à 300 milliards, les emprunts rétrocédés prévus à 172,8 milliards et la couverture du déficit des opérations extérieures pour 50 milliards.
« Au total, le service de la dette pour l’année 2026 est estimé à 5 497 milliards de francs CFA. Ce montant comprend le remboursement du principal de la dette, soit 4 307 milliards, ainsi que les intérêts et commissions qui s’élèvent à environ 1 190 milliards »
Photo: Dr Babo Amadou Ba, Directeur général de 3FPT
Cette charge financière est répartie sur l’ensemble de l’année à travers un plan de trésorerie. Pour le seul mois de mars, l’État devra payer environ 746 milliards de francs CFA, dont 509 milliards au titre de la dette extérieure.
Le poids des eurobonds dans les remboursements, un casse tête chinois
Une partie importante de cette dette concerne les eurobonds émis par le Sénégal ces dernières années, notamment en 2017, 2018, 2021 et 2024. L’eurobond de 2018 avait permis au pays d’emprunter 2,2 milliards d’euros en deux tranches : une première de 1 milliard d’euros sur dix ans à un taux de 4,75 %, et une seconde de 1,2 milliard d’euros sur trente ans à un taux de 6,75 %. Pour la tranche à dix ans, le remboursement du principal doit se faire en trois étapes entre 2026 et 2028. La première échéance représente environ 380 millions d’euros, soit près de 250 milliards de francs CFA.
Malgré l’importance de ces montants, Dr Babo Amadou Ba estime que le Sénégal dispose des ressources nécessaires pour faire face à ses engagements. Il souligne que l’État a déjà mobilisé des financements sur le marché financier entre janvier et mars. Il évoque également ce qu’il appelle un « effet de nivellement » : certains financements extérieurs destinés à des projets spécifiques permettent de libérer des ressources budgétaires qui peuvent ensuite être utilisées pour honorer les paiements de la dette.
Une dette jugée soutenable malgré son niveau élevé
Le responsable rappelle par ailleurs que l’évaluation du niveau d’endettement d’un pays repose sur des analyses réalisées par des institutions comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ces institutions utilisent des outils permettant d’évaluer la viabilité de la dette à travers des ratios de solvabilité et de liquidité. Selon lui, ces indicateurs ne placent pas le Sénégal dans une situation de surendettement élevé.
Le niveau de la dette publique reste toutefois important. Il est estimé à 119 % du produit intérieur brut pour l’administration centrale, et à environ 132 % si l’on inclut le secteur parapublic. Mais Dr Babo Amadou Ba souligne que deux éléments pourraient contribuer à réduire ce ratio. Le premier concerne le rebasing du PIB, qui consiste à changer l’année de base pour le calcul de la richesse nationale afin d’intégrer de nouvelles activités économiques dans les comptes nationaux, notamment certaines activités informelles, l’auto-construction ou encore la production de pétrole et de gaz.
« Les premiers calculs réalisés par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie pour les années 2021 et 2022 indiquent déjà une hausse d’environ 10 % du PIB »
Si cette tendance se confirme, le ratio dette-PIB pourrait mécaniquement reculer. Par ailleurs, en retirant ce que certains appellent la « dette cachée », le niveau global de l’endettement pourrait passer en dessous de 100 % du PIB.
La réduction du déficit comme priorité
Pour le directeur général du 3FPT, la question centrale reste toutefois la gestion du déficit budgétaire. Il rappelle que l’endettement est un mécanisme courant en finances publiques : lorsque les recettes ne suffisent pas à couvrir les dépenses, l’État a recours à l’emprunt. Dans cette logique, la maîtrise de la dette passe d’abord par une réduction progressive du déficit.
En 2025, celui-ci était estimé à environ 1 600 milliards de francs CFA. Avec l’intégration de certains éléments liés à la dette, notamment les intérêts supplémentaires, le déficit avait atteint près de 1 695 milliards dans la loi de finances rectificative. Pour l’année 2026, il a été ramené à 1 245 milliards, ce qui signifie que l’État devrait emprunter moins que l’année précédente. L’objectif affiché est de poursuivre cette trajectoire de réduction dans les prochaines années.
Le risque d’effet d’éviction sur le marché financier
La question de l’effet d’éviction est également soulevée, notamment lorsque l’État cherche à mobiliser des ressources sur le marché financier régional. Certains craignent en effet que les banques privilégient l’achat de titres publics au détriment du financement du secteur privé. Dr Babo Amadou Ba reconnaît que ce risque peut exister si la liquidité bancaire est limitée et si les banques deviennent les principaux souscripteurs des émissions de l’État.
Toutefois, il estime que cet effet n’est pas automatique. L’existence du marché des titres publics de l’UEMOA et du marché monétaire permet, selon lui, de diversifier les sources de financement. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest intervient également à travers ses opérations de refinancement, ce qui permet aux banques de disposer de liquidités pour continuer à financer l’économie.
« Pour l’année 2026, le Sénégal prévoit de mobiliser plus de 4 000 milliards de francs CFA sur le marché régional »
Une partie de ces ressources sera levée à travers des appels publics à l’épargne, tandis que d’autres proviendront d’adjudications ou d’émissions de sukuk. Ces instruments permettent de financer les investissements publics tout en répartissant les remboursements sur différentes maturités.
La formation professionnelle comme levier contre le chômage
Face aux propositions de certains économistes qui recommandent une restructuration de la dette, Dr Babo Amadou Ba estime que cette option n’est pas appropriée dans le contexte actuel. Selon lui, la restructuration est généralement envisagée lorsqu’un pays se trouve dans une situation critique et ne peut plus honorer ses engagements. Une telle décision peut également entraîner des conséquences importantes sur la crédibilité financière d’un État et ouvrir la voie à des litiges avec certains créanciers privés.
Il estime donc que la stratégie la plus pertinente reste la gestion active de la dette, combinée à des mesures de réduction du déficit et à une diversification des sources de financement. L’objectif est de maintenir la soutenabilité de la dette tout en poursuivant les investissements nécessaires au développement économique.
« Au-delà de la question financière, Dr Babo Amadou Ba insiste également sur la nécessité de réformer le système de formation et le marché du travail »
Il souligne que le chômage reste élevé, notamment chez les diplômés de l’enseignement supérieur, alors que de nombreux secteurs techniques manquent de main-d’œuvre qualifiée.
Dans ce contexte, la formation professionnelle apparaît comme un levier essentiel pour améliorer l’employabilité. Le gouvernement s’est fixé pour objectif d’orienter au moins 30 % des élèves vers ce type de formation d’ici à 2030. Ces formations, souvent plus courtes et plus pratiques, permettent selon lui une insertion plus rapide dans des métiers techniques et artisanaux, dans un pays où l’économie informelle représente encore la grande majorité des activités.
Par Hugues DESORMAUX et Cheikh Tidiane SY (Confidentiel Afrique)


